Il m’arrive de quitter le lieu de la table et du lit

D’entrer dans une pièce entièrement close et plongée dans le noir. Une pièce à l’écart, comme peut l’être la salle de quelque grotte ornée de la préhistoire. De me disposer alors à voir comme jamais.

Cette pièce dans le noir comprend des projecteurs de lumière, une chaise et quelques toiles prêtes à l’emploi, comme autant d’éléments épars d’une pose à jamais évanouie de la beauté, dont le modèle fait défaut et dont le manque se garde, sans mémoire ni deuil, comme une faille en tout regard.

Les projecteurs forment un faisceau de lumières colorées sous la frappe desquelles vient à s’exposer la chaise en regard d’un des murs de la pièce. Ces lumières s’ordonnent comme à l’attrait d’un œil avide, comme à l’intrigue d’une vue à visée et comme au trouble d’un regard à vif.

Il arrive qu’à l’occasion d’un redoublement et dédoublement d’une découpe de la lumière, cette chaise, devenue support de quelques toiles nues, et le mur qui lui fait face, se disposent à l’effet d’un délié, au battement et à la disjonction d’un partage renouvelé de leurs traits.

C’est de ce délié qu’il me revient de penser du côté de l’art l’agencement muet d’un éclat. C’est de lui, comme point de mire d’où s’étonner, qu’il me revient de faire l’épreuve, à la tension d’un arrêt et bougé de l’œil et de la main : main errante, curieuse de toute brèche ; œil vigile, au vif du moindre rien.

De la lumière, il y a la frappe de celle qui éclaire les objets et la clarté de celle qui vient à sourdre de sa rencontre avec eux. Il y a d’elle le rayonnement et la rayure, le rai qui se propage et la raie qui sépare : un effet de retenue et d’échappée.

J’envisage l’œil avide comme à l’attrait de ce qui du visible s’y impose comme vu ou déjà vu. J’envisage la vue à visée comme portée à l’intrigue d’une fin, celle d’un non vu ou non encore vu. Et j’envisage le regard à vif ou à nu comme à l’appel de ce qui, à même ce qui se montre, demeure à jamais imperceptible, invu, au vif d’un manque à voir.

C’est à la découpe, au partage et à l’entremêlement de cet œil avide, de cette vue à visée et de ce regard à vif que se compose chaque scène comme moment de l’irrésistible appel de ce qui, à jamais invu, sauf du vivant et du mort, vient à insister et à se dérober au battement vide d’un déjà vu et d’un non encore vu d’un partage du visible.

Toute chose que l’on retrouve à l’épreuve chez le Narcisse d’Ovide, qu’honora en son De Pictura Leon Battista Alberti en 1435, disant de lui qu’il fut « l’inventeur de la peinture ». Ainsi que chez Zeuxis et Parrhasios, Apelle et Protogène, quand Pline l’Ancien vient à raconter, en deux histoires et trois tableaux, leur mémorable rivalité.

Zeuxis et son tableau des raisins peints avec tant de réalisme que des oiseaux vinrent à s’y tromper, les picorant en toute quiétude et voracité.

Parrhasios, et son tableau du rideau peint avec tant de véracité que Zeuxis, à vouloir le retirer, bute sur ce qui en est le trompe-l’œil, leurré et frustré de ne pouvoir saisir ce que prétendument il recouvre et fait mystère.

Apelle et Protogène, et leur tableau en partage, fait d’une suite de lignes toujours plus fines et ténues, qui se superposent et s’entre-fendent, s’évident et s’effacent, l’une l’autre, jusqu’à produire un plan pur de toute trace. « Rien que des lignes qui échappent à la vue », note Pline.

Il est à remarquer que chacun de ces trois tableaux opère un geste essentiel à toute abstraction. Le premier se voue à détacher, le second à masquer, le dernier à effacer. A partir de là, et pour revenir à mon travail, il est possible de préciser que ce qui attrait l’œil demeure à jamais détaché de ce qui se voit. Que ce qui intrigue la vue demeure à jamais masqué par ce qui se voit. Et que ce qui trouble le regard demeure à jamais effacé dans ce qui se voit.

Ces dernières années, j’ai considéré avec beaucoup d’attention le motif de l’Annonciation, particulièrement les Annonciations peintes par Fra Angelico, où il apparaît que le partage qui y est établi entre l’ange Gabriel et la vierge Marie y est pensé comme à l’appel de ce qui dans l’image s’y retient de toute vue, Jésus, le Christ même.

Dans le prolongement de ce tableau, il est à remarquer que sous la frappe du faisceau de lumières colorées qu’ordonne mon dispositif visuel, ce type de partage est à l’œuvre entre le pôle de la chaise et celui du mur. A la tension desquels vient à sourdre, par-delà les bris et les bruits colorés, quelque chose comme une couleur-de-lumière.

Pour le dire autrement, je poserai qu’en cette problématique de « tableaux pour voir » ou de « scènes de peinture », toute chose vient à se disposer en tension de ce dont, sans jamais rien en savoir ni voir, elle se trouve être, au rai et à la raie d’un partage de ses traits, à l’inextricable effet d’un rayonnement et d’une retenue de ce qui y demeure inséparé tout autant que libre de toute attache.

«Inséparé » et non pas lié. « Libre de toute attache » et non pas séparé.

A distance marquée de la pompe étatique, à contre-courant d’un art d’accompagnement plus ou moins ludique, mortifère ou pseudo critique de l’air du temps, la peinture n’a de portée à mes yeux qu’à se décliner en acte d’une pensée d’elle-même, qui ait vocation à la soustraire aux seules données et effets dit de nature et de culture qui en sont la gangue anesthésiante et esthétisante.

Elle ne saurait trouver sa conséquence qu’à se composer en rencontre d’une idée renouvelée de ce qui, d’elle-même, soustrait aux humeurs et aux règles de la tribu, y survient d’étonnant et d’inattendu.

D’un inconvénient. La photographie des « tableaux pour voir » est trompeuse. Elle enjolive en une image soudée ce qui dans le réel est simultanément éclaté et éclatant, séparé et scandé. Elle ne peut rendre compte de l’effet de partage, de scission et de scansion dont chaque tableau est l’enjeu.

La photo réduit, aplanit la tension quand, dans le réel, les yeux ne sauraient tenir de la scène une vue complète et unifiée.

En situation, la vue se trouve partagée entre le pôle de la chaise (sa place et sa pesanteur d’objet) et le plan du mur (en butée d’un étrange reflet), sans que jamais une prise ne puisse les tenir ensemble autrement que pris dans leur disjonction et leur battement, à jamais aimanté et rayonnant.

Février 2005