Du désir de voir comme jamais

Je nomme « scènes de peinture », l’ensemble des opérations qui, œuvrant à l’élaboration d’un dispositif de vision, déploie en une sorte de tableau vivant, évident, une figure de ce qu’il en est du voir de la peinture.

C’est dans l’année de mes vingt ans, en 1964, à l’occasion d’un griffonnage d’alors, sur une feuille détachée d’un cahier d’écolier, que s’est déclaré d’entre le désordre de ses lignes, comme surgi d’une rencontre cruciale avec un moment du monde, l’appel à voir du côté de ce qui apparaît en trop et ne compte pour rien.
J’ai longtemps envisagé cet appel sous l’angle d’une sombre négation, d’un non désespéré, jusqu’à ce qu’au tournant de l’année 1990, cette même injonction ne s’ouvre à une toute autre résonance et portée : celle d’un bien, en vue d’un nouveau principe de partage, de rayonnement et d’aimantation du visible.

A ce moment, et après de nombreuses années d’expérimentation, cet appel exorbitant, dont s’initie mon travail depuis ses débuts, trouva à manifester, en trouée de tout compte, sa conséquence.

Soit de me disposer, au hasard d’une découpe du visible, à voir jusqu’à faire éclat à ses traits d’une retenue de ce qui y demeure – solennel et muet, coi de tout reflet – à jamais détaché de ce qui se montre, à jamais masqué par ce qui se montre, à jamais effacé dans ce qui se montre.

Déjà vu, non encore vu, à jamais invu

Quelques projecteurs délaissés, la nuit noire d’un lieu entièrement clos, les vestiges dépareillés d’une chaise et d’une table, tels sont les éléments matériels et symboliques qui entrent dans la composition des scènes de peinture.

C’est dans les conditions d’un tel lieu à l’abandon, que se trouve à nouveau risqué, contre toute déploration, le feu renouvelé d’un faisceau de lumières. Chaque rai de couleur se retrouvant ici appelé, en partage du trait des choses, à s’y intriquer jusqu’à ce que vienne à sourdre, d’un effet de leur rencontre, une couleur-de-lumière.

En cette affaire, chaque projecteur semble, d’un même mouvement, et de façon inextricable, s’ordonner à l’attrait d’un œil avide, à l’intrigue d’une vue à visée, et au trouble d’un regard à nu.
Je livre ici quelques images de ce travail, avec la remise en jeu de l’ensemble des opérations de Redoublement, de Dédoublement et de Dissociation qui accompagnent, sous les dehors de la Trace, du Trait et du Plan, en même temps que sous les aspects du Net, du Flou et du Transparent, les trois actes essentiels à toute vue : Détacher, Masquer, Effacer.

Trois gestes éprouvés et réfléchis au cours de longues années, jusqu’à élaborer une scène qui, à l’appel d’un imperceptible, à la tension et à l’entremêlement d’un déjà vu, d’un non encore vu et d’un invu à jamais, compose une figure de ce dont peindre est au défi.

Les scènes de peinture ne sont pas sans faire écho à la figure des Annonciations, telles que peintes par Fra Angelico. Ni sans faire retour sur la perspective et la place du regardeur, telles que conçues à la Renaissance. Ni sans rapport avec ce que dit André Malraux de la peinture, qu’elle est l’art de « muer les apparences en apparitions ».

En ces temps de désorientation, je ne me vois pas conclure cette courte introduction sans qu’elle ne s’ouvre à la lecture de ce fragment pris à un poème de Philippe Beck :

Le but de l’art =
Agrandir le bas.
Non pas abaisser le haut
ni hausser le bas,
mais bien agrandir
le petit en dessous,
le prometteur.

20 novembre 2015