Mon vingtième siècle

Antre-Lumière

« Antre-Lumière » nomme le lieu, entièrement clos et plongé dans le noir, que compose « Mon vingtième siècle ». Un lieu à part : une sorte de crypte, formée d’un cube de douze mètres de côté et d’une hauteur de plafond de trois mètres.

Ce lieu dans le noir se déploie sur deux salles : la salle du Reflet, marquée par la présence d’une table ; la salle de l’Eclat, marquée par la présence d’une chaise.

En guise d’entrée dans mon propos, je dirai que si le reflet fait corps avec le support, l’éclat quant à lui s’en excepte. De là un travail dont on pourrait conclure, citant André Malraux, qu’il consiste à « muer les apparences en apparitions ».

La salle du Reflet

La salle du reflet mesure douze mètres de long sur cinq mètres de large. Elle est divisée dans sa longueur en trois espaces cloisonnés de quatre mètres sur trois mètres de côté.

Chacun de ces trois espaces cloisonnés expose des parties constitutives de la table. La table se décompose en une paire de tréteaux et en un panneau de bois ou de toile. Des projecteurs de lumières interviennent dans chacun des espaces.

La salle du reflet se présente comme le lieu d’une lumière du dehors, ou en extériorité. Un lieu où la lumière, comme matière lumineuse, demeure séparée des objets qu’elle éclaire.

A travers chacun de ses trois espaces, la salle du Reflet revisite, en une approche renouvelée des catégories formelles de la Trace, du Trait et du Plan, ainsi que des catégories visuelles du Flou, du Net et du Transparent, chacune des opérations de redoublement, de dédoublement et de dissociation, rencontrées et expérimentées depuis mes débuts.

A la lumière d’une trace / A la lumière d’un trait / A la lumière d’un plan

Ces titres accompagnent chacun des trois espaces cloisonnés qui font prédelle à l’unique pièce de la salle de l’Eclat. Trois espaces où se rejouent certains traits de la Modernité, en trois figures planifiées, de la Trace, du Trait et du Plan, de part en part reconductibles, reproductibles. L’ensemble de ces pièces semblent composer un ossuaire, quelque chose de l’ordre du vestige, quelque peu crépusculaire.

La salle de l’Eclat

La salle de l’Eclat mesure sept mètres de large sur douze mètres de long. Elle ne comprend qu’une unique scène. Celle impliquant une chaise qui, en regard d’un mur et d’éléments épars d’une table, se tient sous le feu d’un faisceau de trois projecteurs de lumières colorées.

De ces trois projecteurs, l’un peut être dit d’un œil avide, l’autre d’une vue avisée, le dernier d’un regard à vif. Tous trois croisent leurs effets en vue d’une faille, d’une brisure du vide.

Il y aurait à dire de la pluralité des perspectives, des différents points de vue, de leur jeu, à quoi engagent l’utilisation d’un faisceau de trois lumières différemment réglées, selon la distance, la hauteur, l’angle de leur frappe respective.

La salle de l’Eclat se présente comme le lieu d’une lumière du dedans, ou en intériorité. Un lieu où la lumière, comme matière lumineuse, dispose ses traits en rencontre et en tresse du trait des choses.

Elle a pour titre : A l’éclat d’une retenue couleur-de-lumière.

Ici, les opérations de découpe se retrouvent engagées, sous la frappe d’un faisceau de lumières colorées, en vue d’un effet de ce qui vient à y sourdre, au battement vide d’une découpe du visible, comme à jamais détaché de ce qui se montre, à jamais masqué par ce qui se montre, à jamais effacé dans ce qui se montre.

Détacher, Masquer, Effacer

Détacher, Masquer, Effacer sont ici autant d’opérations engagées et ordonnées en trace d’un irréductible « reste » : du détaché, du masqué, de l’effacé, en faille et trouble de ce qui se montre, de ce qui se laisse circonscrire et discriminer d’une forme et d’un sens.

Soit un « invu/inouï », au point de disjonction d’un « déjà vu » et d’un « non encore vu » du visible, dont faire éclat de la retenue/survenue au battement vide d’un partage de ses traits.

Invu/Inouï que ne saurait réduire le vivant et que la mort ne saurait abolir.

Du côté de l’art, peindre ne serait-ce pas alors, comme lui étant l’épreuve cruciale dont relever, se disposer à faire attrait, intrigue et trouble de ce qui, solennel et muet, coi de tout reflet, demeure à jamais soustrait aux bris et bruits dont se soutient toute vue à l’ordinaire ?

Détacher, Masquer, Effacer, ne serait-ce pas, en cette affaire, trois gestes engagés et ordonnés en vue de soustraire, d’une morne alternance du jour et de la nuit, un point de veille qui leur soit une ressource désirable : une « couleur-de-lumière » ?

René Char / Philippe Beck

Je fais mienne cette maxime de René Char : « Nous n’appartenons à personne sinon au point d’or de cette lampe inconnue de nous, inaccessible à nous qui tient éveillés le courage et le silence ». Et ce fragment d’un poème de Philippe Beck : « Le but de l’art =/ Agrandir le bas./ Non pas abaisser le haut/ ni hausser le bas,/ mais bien agrandir/ le petit en dessous,/ le prometteur.

La table, la chaise

Une première division, de la table en une paire de tréteaux et en un panneau de bois, a été suivie d’une autre, entre la table et la chaise. Chaise et table étant chacune prise dans une approche différenciée d’un partage de la lumière, à partir de deux salles nettement démarquées l’une de l’autre.

Dans ce partage, la chaise, étant au principe de la rencontre, se trouve marquer la salle dite de l’Eclat. Tandis que la table, étant au principe de la séparation, se trouve marquer la salle du Reflet.

Au principe de la séparation il y a la lumière qui, du dehors, frappe les objets, demeurant séparée d’eux, comme matière distincte. Au principe de la rencontre il y a la lumière qui, de son enchevêtrement avec le trait des choses, vient à sourdre du cœur même de ces choses.

A la différence du reflet, qui fait corps avec son support, l’éclat s’en excepte.

J’ai déjà dit que les « scènes de peinture », entreprises au tournant des années 90, n’étaient pas sans rapport avec les Annonciations, telles que peintes par Fra Angelico.

J’ajoute que la composition des deux salles, composant « Mon siècle/ Réflexion 1964-2015 », n’est pas sans s’appuyer des tableaux religieux de l’époque médiévale, qui dans leur composition usaient de la prédelle.

Dans ce registre, la salle du Reflet pourrait – analytique/synthétique – s’intituler « Des Actes de la Table » ; celle de l’Eclat pourrait – événementielle/contemplative – s’intituler « Des Actes de la Chaise ».

D’où peut s’entendre que la table, en acte d’une lumière en extériorité, soit au principe de la salle du Reflet. Et que la chaise, en acte d’une lumière en intériorité, soit au principe de la salle de l’Eclat.
L’atelier : création/réflexion

J’ai depuis mes débuts dessiné, peint et écrit assis à une table. Je faisais de cette table, hors des repas, mon établi : un lieu d’épreuve et de réflexion. C’est tardivement qu’elle s’est agrandie aux dimensions d’un atelier.

L’atelier est un lieu que j’ai divisé en deux espaces distincts. Celui des actes de création et celui des actes de réflexion. Dans chacun de ces deux lieux, se trouve une chaise et une table, prises et engagées dans des situations et des fonctions très différentes les unes des autres.

Selon qu’elles se retrouvent plongées dans le noir d’un espace entièrement clos, que troue un faisceau de lumières colorées ; ou selon qu’elles forment les pièces d’un bureau éclairé, près d’un lit et d’un frigo, de l’autre côté de la cloison.

D’un côté, il y va d’une réflexion continûment reprise et formulée, précisée. De l’autre, de la création risquée, aléatoire, jamais assurée de son effet, d’un moment d’étonnement et de clarté.

Il semble bien que de la salle du Reflet à la salle de l’Eclat rode un fantôme. Celui du corps détaché, masqué, effacé, de l’Eve à jamais évanouie de mes pensées.

N’y va-t-il pas, dans mon dispositif visuel, du corps fragmenté d’une table et du vestige d’une chaise ? N’y va-t-il pas du corps divisé de la lumière, en extériorité et en intériorité ? N’y va-t-il pas, au défaut de tout corps, d’une peinture en pensée du corps absenté de la Beauté ?

Je propose ici les traces photographiques de deux « Antre-Lumière ». Soit huit pièces qui composent ce qui s’entend sous le titre de « Scènes de peinture / Du reflet multicolore à l’éclat d’une retenue couleur-de-lumière / Mon siècle / Réflexion 1964-2015 »

St Nazaire, février 2015