Du reflet à l’éclat

Commençant à peindre en 1962, je fus très tôt alerté par les questions relatives à la division. Elles me parvinrent, au fil de mes expérimentations picturales, de différents horizons de recherche : division de la lumière du côté de l’art, division de l’atome du côté de la science, division des classes du côté de la politique, division du sujet du côté de la psychanalyse.

Le terme de « division » a précédé, comme phénomène de fragmentation, de dispersion et de tension, celui d’éclat qui, lui, n’interviendra dans toute sa complexité qu’à partir de 1990, avec l’intervention de la lumière dans l’élaboration des « scènes de peinture ».

Si le reflet fait corps avec le support, l’éclat quant à lui s’en excepte.

Ce terme d’éclat me semble le plus à même de favoriser une approche raisonnée de ce qui est au travail dans ce que je fais. Ouvrant d’un même trait à la question de la multiplicité et à celle de la singularité. Question qui ne saurait se confondre avec le problème rebattu de l’un et du multiple, ainsi que du tout et de la partie.

Du côté de la multiplicité, interviennent les réflexions relatives aux opérations de partage : de division, d’écart et de disjonction ; de redoublement, de dédoublement et de dissociation.

Du côté de la singularité, s’appréhendent les questions ayant trait à ce qui survient comme « coup » ou comme « frappe », comme « délié » ou comme « vif », au bris d’un vide ou à la brèche d’un silence.

Dans ce qui suit, je vais tenter de présenter dans ses grandes lignes, et sa tension propre, l’exposition que je projette. Elle se présentera dans une salle entièrement close et plongée dans le noir, sans autre ouverture qu’une porte y donnant accès.

Cette salle dans le noir se partagera selon deux types d’intervention de la lumière.

Le premier site verra la lumière demeurer, comme matière lumineuse, démarquée de celle des objets aux côtés desquels elle se projettera comme un terme séparé.

Le deuxième site, correspondra au dispositif des « scènes de peinture », où s’opère la rencontre du trait de quelques lumières colorées et du trait de quelques objets détachés.

Chacun des deux sites n’aura d’autre éclairage que celui généré par l’ensemble des lumières impliquées dans la réalisation des pièces qui le constituent.

Le premier site sera, au titre de la séparation, composé de plusieurs pièces. Chacune relèvera, sous plusieurs aspects, des différentes opérations de partage appréhendées au cours de travaux effectués dès 1964, à mes vingt ans, jusqu’à la veille des années 90 et leur totale implication et entremêlement dans la réalisation ultérieure des « scènes de peinture ».

Ces opérations, repérées et distinguées aujourd’hui sous quatre intitulés : « de la trace et du contraste », « de la division de l’Un ou du carré », « de la figuration et de l’abstraction », « du redoublement et de la dissociation », font tout à la fois écho à ce que j’ai pu faire par le passé, en différentes périodes de ma peinture, dans le même temps où elles s’imposent aujourd’hui comme étant à la problématique d’une inventivité informée de l’existence des « scènes de peinture » qui représentent un saut qualitatif dans mon cheminement.

Le deuxième site sera, au titre de la rencontre, composée d’une seule pièce. Une pièce qui, à la différence notable de celles composant le premier site, dans lequel chaque pièce est reconductible à l’identique en quelque lieu que ce soit, ne saurait être reproduite et déplacée sans être irrémédiablement faussée. Chaque « scène de peinture », en quête de son point d’aimantation et de rayonnement, est ici le lieu où vient à sourdre, de la rencontre d’un trait des choses et d’un trait de quelques lumières colorées, quelque chose comme une « couleur de lumière », chaque fois inattendue, à la retenue et au rayonnement d’un partage de ses traits.

En cette affaire de peinture, il semble bien qu’en rapport avec ce qui la taraude, comme appel et recherche de son point d’éminence, il y aille chaque fois d’un calcul et d’un jeu : d’une structuration maitrisée mais jamais totalement aboutie et d’un surgissement jamais prévisible mais toujours possible.

Si la première partie peut être dite analytique et descriptive, la deuxième partie peut se dire synthétique et impérative. L’une est portée pour l’essentiel par le calcul, à l’intrigue d’une vue avisée ; l’autre de façon cruciale par le jeu, au trouble d’un regard à nu.

La partie « analytique et descriptive » relève plus particulièrement du reflet. De ce qui fait corps avec le support. C’est le site de la trace, des vestiges et des spectres, à l’écho de la grandiose modernité des vingt premières années du vingtième siècle, ainsi que de mes premiers pas en peinture, aujourd’hui réfléchis en relation avec l’existence des scènes de peinture.

La partie « synthétique et impérative » relève pour l’essentiel de l’éclat. De ce qui s’excepte de tout support. C’est le site, solennel et muet, de l’appel à l’éclat. Appel dont relever, jusqu’à faire « couleur de lumière » d’une retenue de ce qui dans le visible, à la tresse et à la tension d’un œil avide, d’une vue avisée et d’un regard à vif, vient à insister et à se dérober à ses traits, comme à jamais détaché de ce qui se voit, comme à jamais masqué par ce qui se voit, et comme à jamais effacé dans ce qui se voit.

Que la mer s’absente
Que le soleil s’offusque

Ne cède pas à la nuit
Ne consens pas à l’abandon

Conviens de mûrir dans la glace
Et d’y faire éclat d’une retenue.

Tel est l’appel qui en mon siècle m’aura interpellé et auquel, désinvolte et forcené, je me serai astreint.

11 Septembre 2012