A l’évanouie d’une aube

Sans mémoire ni deuil, je te sais, ô mon Eve évanouie, non pas déliée des choses,
mais à leur délié, à jamais inséparée et libre de toute attache.

Au départ de mon travail il y a comme un lieu déserté. Une sorte d’atelier à l’abandon, encadré de murs aveugles, parsemé de quelques objets esseulés ; une chaise vide en regard de rien, des toiles intactes sans vis-à-vis, quelques projecteurs dispersés au feu d’aucune lumière.

C’est de ce lieu privé de tout battement que se décide ici chaque tableau, appelé à se disposer, comme espace d’un redéploiement de ses objets, au plus loin d’un traitement ironique, ludique, mortifère ou pseudo critique, de leur état actuel de formes délaissées.

C’est, de même, au plus loin d’un effet d’abandon et de solitude que s’intime ici chaque objet, ressaisi comme corps à l’épreuve de ce qui, au plus vif de sa morne existence, fait appel à ses traits du renouveau d’un trait de lumière, afin qu’advienne à l’éclat, à un redoublement et dédoublement d’un partage insoupçonné de leurs traits, un effet inattendu de leur rencontre.

On peut imaginer de la chaise et de la toile, du mur et de la lumière, que ces choses connurent un temps un autre sort que le froid et la nuit de l’esseulement et de l’oubli. D’être possiblement entrées dans la composition d’une scène éminente, voyant un atelier devenir le cadre vivant, avec siège, miroir et torche de Cupidon, d’une pose de la beauté.

Ou encore, d’avoir été de cette scène qui figure l’invention de la peinture, telle que nous la livre Pline l’Ancien, avec pour acteurs lointains un potier, sa fille et l’amant de celle-ci. Dont le corps, à la veille de partir pour la guerre, et alors que la jeune femme endure déjà la peine de son absence, fut placé par l’artisan sous le feu rougissant d’un foyer, à proximité d’un large mur, afin que du corps de l’amant se retienne au mur, par détourage de son ombre, une trace mémorable, lui dont nul ne savait s’il reviendrait jamais.

A la réflexion, toute trace du côté de la peinture m’apparaît faire faille au regard de ce dont il n’y a nul reflet, pas même mémoire, encore moins deuil, nul savoir et nulle clôture, que la vive et muette frappe d’une inconnue à la croisée des choses.

A ce moment d’un parcours engagé depuis 1990 à approcher un tant soit peu ce qu’il en est de voir du côté de l’art, je dirais de mes tableaux qu’ils sont appelés, à contrecourant de tout ce qui bafoue l’idée de beauté, ainsi que la beauté de l’idée, à entrer dans la composition de formes à nouveau hantées et portées à faire droit à l’existence possible, bien que jamais assurée de son effet, d’une couleur-de-lumière au partage renouvelé d’un battement de leurs traits.

9 janvier 2007